Par Julie Le Hegarat
Texto escrito originalmente para o catálogo da mostra Mestras do Macabro: As Cineastas do Horror ao Redor do Mundo. Leia aqui a tradução para o português.
Avant de poursuivre la lecture de cet entretien, nous vous invitons à découvrir l’article Marina de Van ou la mémoire des corps, écrit par Julie Le Hegarat.
Julie Le Hegarat: Quelle est la différence pour toi entre le moment de la sortie de Dans ma peau et maintenant ?
Marina de Van: C’est que, quand c’est sorti, j’ai expliqué de manière très analytique ce qui conduisait le personnage à agir de la sorte, mais je n’ai jamais assumé le fait que c’était autobiographique […]. Et j’ai fait le film pour ça, parce qu’en fait, dans l’école où j’étais, ils se sont rendu compte, parce que je m’étais tailladé le visage aussi, ils étaient au courant des automutilations, du décollement du carré de peau comme à la fin du film, du cannibalisme et tout ça. Ils ont voulu récupérer ça pour leur film à eux et ils ont commencé à parodier. Et moi, je leur disais : “Mais laissez-moi tranquille, c’est ma vie ! Si quelqu’un la raconte, c’est moi !” Et je me suis heurtée à des murs.
En plus, ça se voit qu’ils n’y connaissent rien parce que, par exemple, le carré de peau découpé au mollet, l’un des réalisateurs a fait un court métrage et la fille s’était enlevé un carré de peau ici [elle montre le haut de son bras gauche]. Or, c’est impossible parce qu’il a besoin des deux mains. Il faut une main pour tenir la peau et puis une main pour tenir le couteau, et le couteau doit être tenu en biais pour qu’il ne ressorte pas et pour que ce soit égal. Donc comment tu veux faire ça ? Qui c’est qui tient la peau ? Tu ne peux pas ! Donc tu voyais leur ignorance.
Et moi, j’étais en train d’écrire un autre long métrage, mon premier long métrage. Et quand j’ai vu ça, je me suis dit non, je me réapproprierai mon histoire parce qu’on verra s’ils font leur film ou pas, on saura tout de suite qui sait de quoi ils parlent et qui ne sait pas. Je me disais, on verra très bien que moi je sais de quoi je parle. Quand le film est sorti, et c’est aussi pour ça que je l’ai interprété, c’est parce que je me suis dit qu’une actrice aurait des clichés et que du coup, elle jouerait l’agressivité, la haine de soi, la destruction. […]
Quand il est sorti, comme c’était mon premier long-métrage, comme j’étais une femme, je ne voulais pas qu’on transforme mon film en une espèce de témoignage sur ma vie. J’avais envie que ce soit considéré comme une œuvre d’art, parce qu’à mes yeux, j’avais fait une œuvre d’art. J’avais transposé les situations, j’avais créé cette histoire d’amour qui n’était pas autobiographique, ce métier dans un truc un peu corporate qui n’était pas autobiographique, donc même si les automutilations étaient réelles, je pensais que les gens ne prendraient pas mon travail au sérieux. […] Mais maintenant, le film a suffisamment de légitimité et de popularité pour que je puisse ne pas me fatiguer à tenir un discours théorique et dire : “C’est ma vie”. Enfin, ma vie de l’époque, c’est quand même lointain.
Je sais que quand j’ai fait Dans ma peau, pour moi, une des choses très, très importantes, c’était que le spectateur comprenne que l’automutilation n’était absolument pas un épanouissement, une liberté… Mon héroïne le vit comme un moment de grâce parce que ça répond à un problème que ça soulage, mais j’ai bien veillé à montrer, notamment dans la fin, que c’était une impasse totale. Parce que je n’avais pas envie que les gens voient mon film et qu’ils s’automutilent après en disant : « Ouais, c’est fun ! Ouais, c’est beau ! » Pas du tout. Je voulais surtout que les gens voient quelle solitude ça représentait, quelle souffrance ça cachait, quel manque d’équilibre, qu’ils puissent avoir une distance et voir que oui, tout ça l’amène dans une chambre d’hôtel dont elle ne peut plus sortir où elle est claquemurée. Et c’est ça le résultat de sa vie par rapport à ses ambitions. C’est une stérilisation complète de son existence. Ça c’était important pour que je ne sois pas responsable, que je n’incite pas les gens à se faire du mal à eux-mêmes ou aux autres.
Julie: Est-ce que tu penses que les films ont un devoir, qu’ils doivent répondre à des termes moraux ou en tout cas, éthiques ? Est-ce que tu penses qu’un film se doit d’être éthique ou moral ?
Marina: Moi je crois qu’on peut tout filmer. On peut filmer Auschwitz, on peut filmer la Shoah, on peut tout filmer, je crois, en fiction. Je ne crois pas que le cinéma ait une vocation morale ou qu’il ait une vocation pédagogique, donc je ne pense pas que le cinéma soit là pour défendre la morale. Je dis simplement que sur certains points, on peut être amené à se poser des questions. Quand on fait un film sur l’automutilation, il me semble qu’on ne peut pas éviter la question : « Qu’est-ce que ça va faire à mon public ? » Mais sinon, globalement, non, moi-même, la morale n’est pas importante dans ma vie. Bon, après, je n’assassine pas les gens.
Ce n’est pas tellement un critère de jugement. Il y a des choses qui me choquent, des choses qui font du mal, mais à part ce qui me heurte directement, je n’ai pas tellement d’opinions sur le bien, le mal, ce ne sont pas des catégories importantes pour moi. Par exemple, là, récemment, j’ai écrit un livre sans plan. D’habitude, j’ai toujours un plan. Je sais où je vais, je sais de quoi je parle. Là, en fait, j’écrivais à la suite et je ne savais absolument pas ce que ça racontait, mais alors pas du tout. Je suis arrivée comme ça au bout du livre et je l’ai relu et là, j’ai eu un choc. Ça ressemblait à un livre testamentaire, c’est-à-dire que tu le lis et tu te dis : « Ok, donc l’auteur va se suicider d’ici quatre ou cinq jours. » Je n’avais jamais vu cette noirceur en moi aussi forte. C’était d’une très grande violence.
Et là, face à ce livre, sachant que mes autres livres ont tous un aspect transgressif mais pas comme ça, je me suis dit que moi je veux que ce soit précisé dans la quatrième de couverture que c’est un récit dur qui peut heurter les personnes sensibles parce que je n’ai pas envie que quelqu’un, l’air de rien, parce que la couverture lui plaît, le résumé lui plaît, achète le livre et se retrouve blessé et dans un mauvais endroit psychique parce que le livre est malsain. Ça ne m’empêche pas de vouloir publier le livre. Ça ne m’empêche pas d’être fière du livre mais il est objectivement violent, malsain, cruel et très dur. Ça donne envie de se jeter par la fenêtre. Donc j’en parlerai avec mon éditeur. Je veux mettre une phrase derrière pour que des innocents, on va dire, ne soient pas accablés par quelque chose que je leur aurais fourni. De tout temps, il y a eu des textes qui ont été faits pour une large diffusion et d’autres, au contraire, sont plus consensuels.

Julie: J’ai beaucoup aimé Ne te retourne pas. J’aime bien comment ça produit une impression de glissement. On a l’impression qu’on capte le film et puis ça glisse tout le temps. J’adore les films où l’environnement se retourne contre les personnages. Quand les meubles commencent à bouger, c’est quelque chose qui me touche bien. Et au début on se demande si Jeanne devient un peu…
Marina: Folle !
Julie: Oui, quelque chose n’a pas l’air d’aller. Et ce qui m’a intéressée, c’est qu’on a l’impression que ça ne va pas trop, qu’elle glisse, et puis en même temps, le film est très réaliste. Même quand on voit leurs visages qui se mêlent, il y a un truc très réaliste qui est hyper intéressant. Dans l’une des interviews que j’ai lues, tu dis que, pour toi, les films t’aident à exorciser quelque chose. En gros, tu le mets à l’écran et puis après, tu passes à autre chose. Et donc, je me demandais, du coup, avec ce film, qu’est-ce que tu as cherché à exorciser ?
Marina: L’impression d’être étrangère à soi-même, de ne pas se comprendre, de ne pas se connaître. Aussi, il y a un événement fondateur, mais que je suis incapable d’analyser, qui est un accident, parce que quand j’avais 8 ans, il y a une voiture qui m’a roulée dessus, qui s’est même arrêtée sur ma jambe. Et en fait, cet accident m’a beaucoup marquée. J’ai mis un accident dans Ne te retourne pas parce que j’ai toujours eu dans mon esprit l’idée qu’après cet accident, j’avais été remplacée par une autre petite fille, que ce n’était pas moi, que c’était moi avant, puis j’ai des souvenirs très confus, alors c’est difficile de te l’expliquer.
Mais en fait, ce sentiment d’être habité par quelqu’un d’autre m’est familier de la même façon que moi, je vis dans un certain bordel mais je sais où est chaque chose et quand on bouge mes repères, c’est compliqué pour moi. Comme je suis amnésique, et que l’héroïne jouée par Sophie Marceau est amnésique aussi dans le film, je voulais matérialiser le retour du souvenir, pas faire un « Tient, je me rappelle », mais à travers le changement des corps et des décors, faire remonter le passé à la surface en prenant l’expression au pied de la lettre, parce que le cinéma permet de prendre certaines expressions au pied de la lettre, ce qui fait qu’en fait, c’est peu à peu le passé qui remonte. J’aimais bien le fait qu’elle soit d’abord Sophie, ensuite un mix entre Sophie et Monica [Monica Bellucci qui joue la deuxième protagoniste], ensuite Monica. Ensuite, Monica se transforme en une espèce de naine. Ensuite, cette naine un peu monstrueuse se transforme en une enfant ravissante et se retrouve avec la mère jeune, qui est Italienne qui lui explique qu’il y a eu une espèce d’échange d’enfants. Et puis à la fin, ça se conclut sur la collaboration des deux parts d’elle-même.
Mais en tout cas, ça part de l’amnésie. Je sais que c’est un thème qui m’intéresse toujours parce que moi, mon amnésie, elle est volontaire. J’ai décidé enfant que j’oublierais tout, donc je ne me souviens de rien de ma vie. J’ai toujours la crainte que le souvenir me revienne, que le passé réapparaisse. Donc c’était par rapport à cette amnésie qu’elle a, qui est concomitante avec sa difficulté à écrire son nouveau roman, qu’elle est pleine transhumance, en pleine résurgence du passé, ça détruit le réel pour un autre réel. C’est un film qui finit bien, qui finit de façon pacifiée. En tout cas, moi, ça m’intéressait de matérialiser le retour de la mémoire et je trouvais ça beau que différents corps l’incarnent et que les uns se transforment en les autres jusqu’à cette petite fille qui est le nœud, qui est le moment où ça a bifurqué, quand c’était une petite fille et donc voilà.
Julie: Mais ça aide à quoi, en fait, de ne pas se souvenir ? Est-ce que l’amnésie aide à quelque chose ? Est-ce qu’elle est d’ailleurs aidante ? Quel est le but de se dire…
Marina: [Marina m’interrompt] Alors… Ben en fait, ça te permet de minimiser, pas de supprimer entièrement, ce n’est pas possible, mais de minimiser la douleur ressentie dans le passé. C’est-à-dire que moi, j’ai trouvé toute ma jeunesse, depuis l’enfance jusqu’à mes 40 et quelques années… Tout a été atroce, tout. Du moment où je suis née, du moment où j’étais bébé, tout a été un cauchemar ininterrompu qui s’est arrêté vers 44 ans. Moi, l’absence de mémoire me sauve parce que je suis dans le présent, dans la projection, dans le futur. Et même si je fais des conneries parce que le passé m’habite sans que je le sache, je ne suis pas consciente de l’enchaînement d’horreurs que j’ai traversées et du coup je suis libre. L’amnésie me protège du chagrin, me protège du désespoir, me protège de l’angoisse, me protège de toutes ces choses que j’ai quand même, mais beaucoup moins que si je me souvenais. Et puis il n’y a rien qui mérite que l’on s’en rappelle en fait. Et même au point que les chansons où les paroles se rapportent au passé me broient, me broient complètement. Et donc, il a des phrases comme ça, je ne sais pas pourquoi, j’ai le sentiment d’être… Je crois aussi que je suis d’un naturel assez mélancolique, ce qui fait que le passé en soi, je ne sais pas moi, les photos jaunies, les lieux abandonnés, le passé en soi, est déjà quelque chose qui induit une forme de nostalgie, même s’il n’y a aucun bonheur à regretter, c’est juste l’avancée des choses, le déclin des choses qui me touchent. Donc l’amnésie c’est une bouée de sauvetage pour moi.
Julie: Je voudrais qu’on parle un petit peu de Dark Touch, puisqu’il est programmé au festival. Pour moi, y a des thèmes qui sont similaires aux autres, il y a aussi ce rapport au réel, au réel de l’expérience. Mais pour moi, c’est un film qui détonne complètement avec le reste de tes films. C’est plus du domaine du fantastique. Donc déjà, est-ce que tu es d’accord pour dire ça ?
Marina: C’est un film d’horreur fantastique.
Julie: Dans tes films récents, comme Le Petit Poucet et Dark Touch, qu’est-ce qui t’a poussé à faire des films sur l’enfance ? Est-ce que tu as eu un désir conscient de parler de l’enfance ou ça s’est fait comme ça?
Marina: J’avais envie de parler des dégâts que cause une enfance incestuelle et j’avais une scène qui montrait l’action des parents mais sans jamais rien de pornographique, avec une petite fille en chemise de nuit. C’était très respectueux, ce n’était que des gestes périphériques à la violence et en fait la famille de la gamine, ils m’ont menacé d’un procès si je ne coupais pas la scène et ils ont dit que ça avait été créé par un esprit malade et que j’étais malsaine. Des cons, super cathos. Même pendant tout le tournage, ils ont fait comme si j’étais une perverse qui détestait les enfants. Parce qu’ils avaient tous six enfants, ils ne comprenaient pas que j’en aie zéro. Bon, donc malheureusement, cette scène a été coupée. Elle était très belle, avec absolument rien de choquant mais une atmosphère lourde, parce que je voulais montrer ce que vit un enfant dans cette ambiguïté et je n’ai pas pu le faire.
Mais j’aime bien tourner avec des enfants parce que j’aime bien diriger les enfants. Dans Le Petit Poucet, je dirigeais jusqu’à onze enfants à la fois et c’était fun. Parce que contrairement au cliché, comme je n’ai pas d’enfant, tout le monde s’imagine que je déteste les enfants. C’est toujours le cliché systématique alors que j’aime beaucoup les enfants et que travailler avec des enfants, ça me fait plaisir. Je préfère que ce soient les enfants des autres. Je n’avais pas la vocation d’être une mère. Mais par contre, je suis très contente dans mon rôle de tante et j’aime bien côtoyer des enfants.
Julie: Qu’est-ce qui différent quand on dirige des enfants par rapport à des adultes ?
Marina: On ne leur explique rien de psychologique par rapport à leur personnage. On ne leur explique même pas l’histoire dans laquelle ils jouent et ce que ça veut dire. En fait, on va d’image simple en image simple pour obtenir des réactions, des façons de dire les phrases, etc. Par exemple, si tu veux, la petite fille qui a été abusée dans le film, je lui ai seulement dit que ses parents lui donnaient la fessée ou la tapaient, qu’ils n’étaient pas très gentils avec elle, etc. Et pour susciter, par exemple, la frayeur qu’elle devait avoir, je n’allais pas lui expliquer pourquoi elle avait peur en tant que personnage. Je lui disais : écoute, voilà, alors on va commencer, je vais dire « action », dans ta tête, tu comptes jusqu’à cinq et à cinq, tu imagines qu’il y a des araignées qui ont envahi tous les murs.
Voilà, c’est comme ça que je la dirigeais. Et je ne lui parlais pas du tout ni du film ni de la psychologie du personnage ni des autres psychologies. Je ne trouvais que des images. “Tu mords dans un citron”. Donc c’est fun, parce que tu dois trouver une traduction très concrète pour joindre une émotion complexe. Et au bout du compte, l’actrice a l’air de ressentir plein de choses, mais quand elle a peur, elle pense aux araignées sur le mur. Nous, on voit autre chose, on interprète sa peur autrement. Ce qui compte, c’est comment tu arrives à susciter une émotion chez un enfant. Tu ne le fais pas en étant intello. Un enfant, il ne raisonne pas comme ça. Donc c’est un exercice qui est vraiment marrant, de trouver des alternatives pour expliquer å un enfant ce qu’il doit ressentir à tel ou tel moment. Et c’est aussi rester vraiment très centré sur les images et les émotions parce qu’ils n’intellectualisent pas leur rôle et ça fait des vacances.
Julie: Pour conclure, quel message aimerais-tu adresser aux personnes qui vont découvrir Dans ma peau à la rétrospective Mestras do Macabro 2?
Marina: S’ils veulent un film d’horreur, ils vont être déçus parce qu’il manque un méchant, il manque des scènes flippantes, il manque du suspense, il manque la musique… Après, il y a des gens qui aiment et qui considèrent que c’est un film d’horreur, donc ça veut dire que ça a marché pour eux. Mais je sais que quand je suis sortie en salle, les critiques étaient très bonnes, sauf pour les journaux de films d’horreur qui n’aimaient pas. Parce qu’en fait, l’horreur, c’est bon enfant. C’est fun, c’est bon enfant. Mais là, il y a quelque chose qui n’est pas bon enfant du tout… du tout, du tout. Et il n’y a pas non plus cette intention de déclencher, comme dans le porno, une réaction physiologique irrépressible. Il n’y a aucun plan choc amené de manière brutale, qui te saute au visage. Le montage ne joue absolument pas cette carte parce que ce n’est pas le propos du tout. C’est la quête de la grâce pour moi, le film.
Julie Le Hegarat est une chercheuse internationale, cinéaste, programmatrice de films et enseignante basée à Vancouver, en Colombie-Britannique. Ses travaux portent sur les pratiques féministes dans le cinéma d’horreur et le documentaire expérimental. En ce qui concerne le cinéma d’horreur, elle s’intéresse aux réappropriations postcoloniales et décoloniales de tropes coloniaux violents tels que la sauvagerie, la barbarie et le cannibalisme dans la région de l’Atlantique noir global. Les thèmes qu’elle explore incluent l’intersection entre le foyer et l’espace domestique en tant que constructions nationales et individuelles, ainsi que les formes d’intimité imposées ou désirées. Elle est titulaire d’un doctorat (PhD) de l’Université de l’Indiana, aux États-Unis.
